Je l’ai connue il y a longtemps. Une jeune fille de bonne famille, sage et réservée. Elle ne pipait mot, à moins qu’on ne le lui demande expressément. Et encore, même dans ces moments-là sa voix ne s’imposait pas. Bien souvent elle se contentait d’approuver ce qui venait d’être dit, ou éludait rapidement la question, prétextant qu’elle n’avait pas vraiment d’avis sur le sujet et qu’elle préférait laisser ces discours ennuyeux aux hommes. Comme je l’ai dit, c’était une jeune file de bonne famille.. de ces familles dans lesquelles on apprend avant toute chose à une femme à se taire, et à laisser parler les hommes. Alors c’est ce qu’elle faisait, elle laissait la parole aux hommes, et elle les écoutait avec une attention démesurée. Elle ne perdait pas une miette de leurs discours.
Elle s’installait près du feu, prenait ce canevas qu’elle avait commencé depuis des lustres et feignait de s’atteler à cet ouvrage qui n’avançait guère, tandis que son esprit était entièrement occupé à suivre la conversation voisine. Moi j’étais à la table des hommes, je les écoutais à peine et répondais avec indifférence à leurs questions. Je n’étais là que pour elle. Je l’observais discrètement, la voyais froncer les sourcils lorsqu’elle ne comprenait pas, se pincer les lèvres pour s’empêcher de clamer haut et fort son désaccord, ou encore sourire à un jeu de mot bien trouvé.
Parfois je l’interrogeais: « et vous jeune demoiselle, qu’en pensez-vous donc ? ». Un grand sourire illuminait alors son visage, qu’elle se forçait à cacher en prenant une grande inspiration. Elle tournait gracieusement la tête vers moi, l’étincelle vibrante de ses yeux dévoilant, bien plus que ce sourire mal dissimulé, la joie qu’elle éprouvait à l’idée de pouvoir exprimer son opinion. Mais bien que je lui en offre la possibilité, elle ne se laissait jamais aller à la donner, se contentant du plaisir du possible. Elle feignait l’incompréhension « pardon monsieur, j’ignore de quoi il retourne, j’étais bien trop concentrée sur mon ouvrage ». Elle détournait à nouveau le visage, fermait les yeux, inspirait longuement et laissait ce moment de volupté l’envahir entièrement. Elle rouvrait les yeux et, faisant mine de se remettre à l’ouvrage, me jetait un regard complice du coin de l’œil.
Et vous, ces mots vous ont-ils inspirés ? (retrouvez la consigne d’écriture)

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